L’hypokhâgne, c’est fini

Je m’en souviens comme si c’était hier. Cette petite angoisse avant la rentrée. Ce grand point d’interrogation quand je regardais au loin et que je me répétais « Je vais en prépa. » Comme pour tout cursus que l’on entreprend après le baccalauréat, c’était tout frais, tout nouveau. Il y avait de nouveaux locaux, une nouvelle « maison » et de nouveaux visages à découvrir. C’était un peu comme une promesse, un pari, une aventure. Je savais que ce qui m’attendait aller être difficile alors avec papa et maman on avait dit « L’important, c’est d’essayer. Si cela ne te convient pas, tu changeras et iras à la fac en cours d’année. » Mais pas une seule fois je me suis dit que je n’étais pas à ma place, ici, tant je me suis sentie bien dans cette voie. Aux prémices de l’année d’hypokhâgne, il y avait l’espoir d’une année haute en couleurs et la douce sensation d’entamer l’ascension, non sans difficultés et travail en chemin, du mont « avenir ».

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Et voilà aujourd’hui, l’hypokhâgne c’est fini. On n’y reviendra plus. On a quitté notre salle, nos angles de vues préférés et nos places fétiches. Répété encore quelque fois qu’on en avait marre des chaises cassées et qu’on voulait plus de craies de couleurs. On a dit au revoir à ceux qui s’en vont, à ceux qui ont réussi des concours. On a dit au revoir aux quelques professeurs que l’on n’aura pas l’année prochaine et surtout, on leur a dit merci. Merci pour cette année, merci pour le partage de savoir, merci. Un peu moins « merci » par contre, pour les mauvaises notes et les commentaires illisibles. Un peu plus « merci » par contre, pour nous avoir accueillis, aidés et fait rire, parfois. L’hypokhâgne, l’hypokhâgne, l’hypokhâgne. 1 an pour découvrir, comprendre, apprendre, s’habituer. 1 an durant lequel on observe les khâgnes de l’autre côté de la fenêtre en se disant : « Il va falloir tenir jusque-là. » De nos petites mains de bacheliers, novices en toutes les matières, nous avons passé l’épreuve de toutes les « premières fois en prépa » : la première dissertation, la première khôlle, le premier devoir à rendre. Nous avons composé tous les samedis matins pendant 6h des devoirs qui tenaient plus ou moins debout. On a cherché à pousser notre réflexion au plus loin, réfléchi jusqu’à avoir mal à la tête, écrit jusqu’à avoir des douleurs aux mains et perdu l’espoir quelque fois, devant nos maigres connaissances et nos difficultés. Le samedi dans l’amphi, c’était l’heure du face à face avec nous-mêmes, quand nous étions la seule et unique chose sur laquelle nous pouvions compter. Et c’est l’une des plus grandes leçons à retenir de cette année : jamais nous ne pourrons garder avec nous toutes nos fiches, nos cahiers et classeurs, tout est dans le cerveau. Il n’y a que sur nous-mêmes que nous pouvons compter.

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Et voilà aujourd’hui, l’hypokhâgne c’est fini. On a fiché des livres, des chapitres, des mots de vocabulaire. Rempli des cahiers, des classeurs, pris des notes sur ordinateur. Appris des mots de vocabulaire en anglais, en espagnol, en allemand. Et appris aussi beaucoup de nouveaux mots en français. Tenté 3,4,5 méthodes d’apprentissage différentes avant de trouver la nôtre. Essayé diverses organisations, avant de trouver la nôtre. Avant d’être à l’équilibre. On a retenu, en s’accrochant, les conjugaisons d’espagnol jusqu’à les savoir presque mieux que les françaises. Entendu les copains réviser les verbes forts d’allemand et trouvé ça rudement pénible. Appris par cœur des dates en histoire et des concepts en sociologie. Fini par trouver trop courtes les 6h de devoir le samedi matin. Mis, tard le soir, le point final à nos khôlles du lendemain. Repeint les murs de nos chambres avec des frises chronologiques et des cartes. On a trouvé ça difficile, long parfois mais toujours intéressant. On a râlé pour les devoirs et les interros, souri devant nos bonnes notes et été fiers de se voir progresser. On s’est épaulés, depuis le premier jour. On était ensemble, il fallait s’aider, au moins un peu (mais en fait on s’est beaucoup aidés). On a douté parfois, on s’est demandés « A quoi bon ?« . On a eu de longues discussions, ensemble, sur l’ascension de ce fameux mont « avenir », vers où ?, comment ?, pourquoi ? On a, des fois, voulu tout arrêter pour prendre l’air et respirer, fait des pauses que l’on savait trop longues mais savoureuses et ça, même ça, c’était difficile. On a essayé de lire de gros livres qui nous donnaient mal à la tête (et fait semblant d’en avoir lu d’autres), essayé de comprendre les cours de mathématiques (mais en vain) et en philosophie on s’est dit que la vie était une drôle de chose quand il a fallu imaginer une surface sans couleur, par exemple. On connaît aujourd’hui les noms de ceux qu’on appelle les « grands hommes » mais ils nous en restent encore tant à découvrir. Les rues qui portent leurs patronymes ne sont plus des mystères pour nous et ça, c’est terriblement cool. On a répété un bon nombre de fois des phrases comme : « Ce cours était vraiment très intéressant. », « Ohlala, ce que c’était chiant. », « Je stresse pour ma khôlle. », « Tu aurais pas un fichage à me passer ? », « J’ai encore oublié de badger pour la cantine .» et le fameux « Tu viens, on va à la machine chercher un bueno ? ». Tristement, on a dû en laisser sur le bord du chemin, leur souhaiter bonne chance pour leur « ailleurs« . On a dû se soutenir les uns les autres quand tour à tour on traversait un échec, essuyé les larmes des copines, comprendre les silences des copains, et vice et versa. S’apprivoiser les uns les autres, dans cette vie passée constamment ensemble : de 8h à 19H30, tous les jours. On s’est sentis impuissants face à l’injustice du système de notation et des concours que certains ont passés. On a dû s’interroger au moins cent fois sur notre avenir, et s’accrocher à de l’incertain. On a entendu à de nombreuses reprises les professeurs nous expliquer : « Vous êtes dans l’une des filières les plus sélectives, difficiles et prestigieuses de France. » et face à ça, on devait garder la tête haute (ou du moins ne pas la baisser). On a saisi, petit à petit, les exigences, pris confiance et écrit, beaucoup. On s’est créés une routine sans que jamais vraiment un rythme ne s’installe. Car chaque semaine était différente. Entre les khôlles, les devoirs sur table, les devoirs à la maison, aucun jour ne ressemblaient à un autre. Et puis en 10 mois, l’air de rien, on a grandi. Mûri. On a beaucoup appris et on s’est battus. Nos têtes sont « mieux faites » aujourd’hui, comme dirait l’autre, et c’est tant mieux parce qu’on remet ça l’année prochaine.

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Et voilà aujourd’hui, l’hypokhâgne c’est fini. Moi aussi, j’ai fait ces fiches, lu ces livres (ou pas), pris ces repas avec les autres, eu des mauvaises notes, des bonnes notes, des notes sans commentaire et des incompréhensions. Des piques de motivation et des coups de mou. J’ai appelé plusieurs fois maman, tard le soir, « Allô maman, non ça ne va pas trop là, j’en ai marre. » pour enchaîner avec « Oui mais maman, c’est tellement bien ce que j’apprends ici, si tu savais maman, tout ce que ça m’apporte. » Plus d’une fois, j’ai dû apprendre à gérer mon stress, comprendre comment est-ce que tout cela fonctionne en moi et m’écouter. J’ai appris à me connaître encore un peu plus, savoir ce dont j’avais besoin, compris que j’aimais la littérature (oui, vraiment beaucoup), l’histoire, la sociologie, l’anglais, l’espagnol mais définitivement pas les mathématiques. Compris que j’adorais les livres, mais surtout, avoir du temps pour les lire. Saisi l’importance et le pouvoir des mots, le pourquoi du comment des conjugaisons, des temps et de l’orthographe. Du passé simple au conditionnel. De « au final » à « en définitive ». Dans ma tête, j’ai une frise chronologique de l’histoire de France depuis 1870 qui se dessine, se complète petit à petit et j’ai la sensation qu’elle sera là pour longtemps. J’ai réfléchi pendant plusieurs heures à des problèmes philosophiques, sociologiques, à des questionnements littéraires et historiques, essayé de traduire au mieux l’anglais au français, le français à l’espagnol et le français à l’anglais et l’espagnol au français. Et j’ai trouvé que cela m’apportait beaucoup et m’aidait à ouvrir les yeux sur l’actualité, la vie, le monde, le tout. J’ai trouvé ça compliqué de rester assise 8h pendant la journée à traduire d’une langue à l’autre, puis comprendre des raisonnements philosophiques, puis faire des calculs, puis répondre à des questions d’économie. La BL. Sa pluridisciplinarité. Ce qui fait sa force et aussi sa difficulté. Ces deniers mois, j’ai compris combien j’aimais écrire (oui, vraiment beaucoup) même si j’ai pleuré plus d’une fois devant les commentaires des professeurs sur mes devoirs qui disaient « Votre devoir souffre d’une faiblesse dans l’expression française. » ou encore « Expression très maladroite et souvent incorrecte. ». Je me suis dit que c’était mal parti, que j’avais un « handicap » par rapport à d’autres, que ça allait être pénalisant. Puis j’ai fini par comprendre que j’allais forcément progresser et que cette lacune serait une force, ici, sur MAORA. Parce qu’ici, je peux répéter des mots et expressions autant que je le veux, mettre des virgules aux endroits où j’ai envie que les lecteurs fassent vraiment une pause dans la lecture, même s’il y en a trop et que cela n’a plus de sens. Ici, je peux faire des rimes si le cœur m’en dit et je peux faire des phrases qui n’ont ni queue ni tête. Et ici, on m’a dit que je faisais cela bien (alors timidement et sans prétention, j’y crois, un peu). J’ai dû prendre mon temps lorsque je m’exprimais à l’oral en khôlle pour combler cette lacune, m’exprimer différemment, faire attention. Compris qu’on ne disait pas « l’époque des rois » mais « l’âge féodal« , oui monsieur le professeur de sciences sociales, j’ai bien retenu cela. Cette année, j’ai confirmé mon goût pour l’apprentissage, même intensif. J’ai continué à être exigeante avec moi-même parce que c’est ainsi que je fonctionne. Je n’ai toujours pas gagné en rapidité, ça part contre, c’est un autre défaut. J’ai aussi compris que j’avais le choix. Et qu’avoir le choix, dans ce monde qui est le nôtre, est une chance. Une chance qui doit m’amener à comprendre que je suis la seule à pouvoir faire ces choix, pour moi, et que les autres peuvent m’y aider mais jamais choisir à ma place. J’ai dû apprendre aussi que j’avais besoin d’aide parfois. D’eux, d’elle, de lui, et que je devais l’accepter. Je me suis fait des amis, et là on parle d’amitié avec un grand A, ou du moins une Amitié avec un grand A. Mais cette amitié, si vous saviez.. On ne se le dit pas, on le pense parfois, c’est écrit dans certains de nos regards mais il y a des personnes que l’on apprécie tellement que l’on voudrait les avoir pas loin de soi  au moins pour ces deux ans d’aventure, au moins pour longtemps, au moins pour la vie.

Cette année était en bazar, au moins autant que l’est cet article. Cet article que j’ai du mal à construire, auquel j’ai du mal à donner une logique et une forme. Tout simplement parce qu’il va me/nous falloir du temps avant de comprendre tout ce que la prépa peut nous avoir apporté et combien nous, on a grandi et changé. Cet article est aussi riche, mal rangé et dense que cette année scolaire l’a été. Alors voilà, aujourd’hui, l’hypokhâgne c’est fini.

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Et demain, c’est la khâgne. Je dis demain, car elle nous attend après les vacances d’été. Mais deux mois dans une vie c’est si court, si bref. Deux mois durant lesquels on nous a dit de nous reposer mais pas trop non plus. De travailler, mais pas trop non plus. Deux mois pour réviser les cours de l’année passée, lire les bibliographies de l’an prochain et respirer/voyager/partir/arrêter de réfléchir, aussi, tout de même. Je fais la promesse, pour l’an prochain, de mieux me nourrir, de prendre soin de moi, de continuer à faire de la musique et écrire des chansons puis, d’aller nager, petit poisson d’eau chlorée dans les lignes enchaînées, aussi souvent que possible. De travailler, en quantité et en qualité suffisante, d’y croire pour mille et de faire le pari fou de m’en sentir capable. Juste parce que je me dois d’essayer et que tout ça, c’est en partie fait pour ça. De l’hypokhâgne, je retiens tout (enfin je vais essayer) et je retiens surtout que j’y ai appris que lire était une nécessité, un « indispensable » dans la vie. Je voudrais que les livres continuent à faire partie de ma vie, comme ils l’étaient quand j’étais enfant, à négocier des minutes en plus pour lire le soir avant d’aller dormir. J’ai retrouvé cela et je veux le garder, le chérir. Lire pour apprendre, pour découvrir, pour voyager, pour comprendre, pour se faire une idée, pour partir, pour s’évader, pour revenir, pour se réaliser, pour se réconforter. Je suis incapable – et capable, je ne le serai jamais – de dire de quoi le chemin sera fait, mais je sais qu’il y aura des livres (beaucoup), des mots (même maladroits) et le précieux poids de tout ce savoir. Je veux tout cela. En Septembre, on retrouvera les copains qu’on a laissé, le coeur lourd, pour l’été. En Septembre nous attendent de nouvelles leçons, de nouveaux défis, une aventure qui continue, un nouveau pari. Des devoirs, des concours blancs et des khôlles. Des heures de sommeil à rattraper et de la fatigue. Et quelques mois plus tard, des concours sur des tables numérotées durant lesquels nous perdrons notre identité afin de gratter sur le papier tout ce que ces années nous auront apporté et mis dans le crâne. Mais c’est tellement plus que ça, tout ça. Nos têtes seront remplies des mêmes choses mais chacun de nous en fera des démonstrations différentes, aura complété les cours par ses propres idées et pensées. Mais c’est tellement plus que ça, tout ça. A la fin, chacun trouvera sa destination, sera fier de son « quelque part » et nous ferons des choses différentes. Et alors tout ça, on s’en souviendra pour longtemps, au moins pour la vie.

Votre hypokhâgneuse d’hier, khâgneuse de demain,

Manon

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9 réflexions sur “L’hypokhâgne, c’est fini

  1. Wouah…encore un magnifique article! Je ne passe qu’en première mais j’ai déjà beaucoup entendu parler des prestigieuses prépas que sont hypocagne et khâgne, de leurs grandes difficultés ainsi que leur apport en connaissances impressionnant et tout cela est magnifiquement bien expliqué, je dirais même, partagé dans ton article! Et bien sur, félicitation pour la réussite de ton année !👏🏼😘

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour tes réguliers et adorables commentaires sous mes articles, ils me font chaud au coeur ! En effet, ce sont deux années difficiles mais riches en apprentissages, n’hésite pas si tu as des questions sur le sujet.
      A bientôt miss 😉

      Aimé par 1 personne

  2. Félicitations Manon pour ton année !
    J’ai lu ton article avec énormément de plaisir, autant de plaisir qu’en lisant une nouvelle de Sylvain Tesson, le cynisme en moins…
    Quel talent !
    Je partage totalement ton sentiment face à la lecture.
    Encore bravo
    Ta marraine qui t’adore et qui est très fière de toi

    Aimé par 1 personne

    1. Merci marraine pour ton passage sur le blog (je vois que tu as trouvé comment y accéder, c’est super) et ton tout gentil commentaire !
      On se voit bientôt !
      Bisous 🙂

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  3. Moi je ne suis pas ta marraine mais je suis quand même fière de toi et de ce beau parcours. Tu semble avoir beaucoup appris cette année malgré toutes les difficultés que le rythme d’une telle classe impose… Bravo à toi pour ce travail, je ne sais même pas comment tu trouves le temps, en plus de tout ça, d’être dispo et d’avoir un mot gentil ou une petite attention pour tous les gens que tu apprécies. Ce n’est pas donné à tous et c’est encore une fois la preuve que tu es une très belle personne.

    Aimé par 1 personne

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